Vous trouverez ci-dessous des notes de lecture intéressantes, faites par un adhérent ATTAC, à propos du dernier livre d'Yves Cochet : "Pétrole Apocalypse".

"/Nous sommes dans le compte à rebours. Il est déjà trop tard pour espérer transmettre à nos enfants un monde en meilleure santé que celui que nous connaissons aujourd'hui. Plus nous attendrons, plus leurs souffrances seront grandes et dévastatrices. Mais nous pouvons les réduire/."


Pétrole apocalypse

Yves Cochet

Notes de lecture de J.-P. A., (31 octobre 2005)

Ces quelques notes ne prétendent pas vous dispenser de la lecture de l'ouvrage (très riche) dans son intégralité. Bien au contraire, elles sont une incitation à vous y reporter...

« Chaque jour qui passe nous rapproche d'un choc imminent que nous ignorons : /la fin de l'ère du pétrole bon marché.

Elle aura duré 150 ans, elle s'achève. Il est sans doute difficile de croire qu'un problème apparemment si étroit puisse à lui seul bouleverser gravement nos modes de vie, dans tous les domaines, sur tous les continents. Pourtant, l'analyse complète des paramètres en jeu conduit à penser que la hausse des cours des hydrocarbures ne sera pas un simple choc pétrolier, ce sera la fin du monde tel que nous le connaissons ».

Le pic de Hubbert, choc géologique

En 1956, King Hubbert, géologue à la société Shell, observant que pour une région suffisamment vaste le volume annuel de l'extraction pétrolière atteint son maximum lorsqu' environ la moitié de la réserve est extraite, publia un article annonçant que la production pétrolière des Etats-Unis allait croître jusqu'en 1970, puis décliner inexorablement ensuite. 14 ans plus tard, l'histoire lui donna raison.

La méthode la plus couramment utilisée pour estimer l'évolution future de la production de pétrole consiste à diviser l'estimation des réserves par la production actuelle, pour énoncer que « nous avons encore 35 années de pétrole devant nous », et de sous-entendre que la situation présente ne pose aucun problème. Elle n'a pas de sens géologique, car elle suppose que la production pourrait se maintenir telle quelle - ou même croître- pendant 35 ans, jusqu'à épuisement total du pétrole, puis s'effondrer à 0 le jour d'après.

(Note: les « nappes de pétrole sont en fait des roches poreuses qui contiennent le pétrole comme l'éponge contient l'eau, Si on pompe mal, on récupère moins de pétrole,)

Les découvertes de pétrole ont atteint leur maximum en 1965 pour décliner ensuite, et, depuis plus de 20 ans, leur volume ne compense plus celui d'une consommation croissante. Or on observe que la courbe de production de pétrole suit celle des découvertes, avec un décalage de plusieurs années.

Les polémiques font rage sur les quantités de pétrole déjà extraites (estimation : 1000 milliards de barils de liquides pétroliers à la fin 2004), sur le volume des réserves récupérables, et sur les quantités de brut à découvrir.

Les compagnies pétrolières bluffent, et les chiffres annoncés sont «arrangés» afin d' obtenir les prêts les plus avantageux, et de payer le moins possible de taxes. C'est ainsi qu'au milieu des années 1980, les pays les plus importants de l'OPEP
(Emirats arabes unis, Iran, Irak, Koweït, Venezuela, Arabie saoudite)
ont annoncé des bonds spectaculaires dans leurs estimations de réserves, sans qu'il y ait eu en fait de nouvelles découvertes (par exemple, pourl'Arabie Saoudite, l'estimation des réserves passe de 170 milliards en 1987 à 255 en 1988).

Les techniques de récupération assistée (par injection d'eau ou de gaz, ou de solvants), sur lesquelles les « optimistes » fondent leurs espoirs, se révèlent parfois contre-productives (comme en Alaska, ou dans le sultanat d'Oman), au sens où la quantité de pétrole finalement récupérée grâce à elles estfinalement inférieure à celle qui était espérée sans elles.

La récupération de pétrole à partir de sables asphaltiques (comme au Canada) est un cauchemar écologique et un gouffre énergétique, au point que l'on peut s'interroger sur l'existence d'un gain net d'énergie sur l'ensemble de la chaîne de production -de la mine à la pompe- dans cette filière.

Alors, à quand le pic pour la production mondiale ?

Les prévisions varient fortement selon les auteurs.

Tout bien pesé, Yves Cochet estime que l'ensemble de la production mondiale de pétrole (en tenant compte des huiles extralourdes du Canada et du Venezuela, le pétrole off-shore profond, le pétrole polaire et le gaz liquide) devrait atteindre son pic maximal vers 2007 (mais nous ne sommes pas à une ou deux années près), puis décliner ensuite d'environ 2,5% par an.

Croissance de la demande, choc économique

Les pays de l'OPEP ne publient pas de chiffres officiels des productions, car cela les obligerait à dévoiler qu'ils exportent au delà des quotas qu'ils se sont eux-mêmes fixés.

La croissance de la demande chinoise et indienne en 2004 a surpris tout le monde.

Selon l'Agence internationale de l'énergie (AIE), la demande mondiale de pétrole va croître au rythme de 1,6 % par an, de 75 millions de barils par jour en 2000 jusqu'à 120 millions en 2030. L'AIE représente les pays de l'OCDE, gros consommateurs d'énergie, qui ne souhaitent pas inclure dans leur modèle du monde le spectre de la pénurie énergétique.
Yves Cochet baptise ces « optimistes » du nom de «cornucopiens» : croyant en une corne d'abondance éternelle...

A noter que la dépendance au pétrole est telle que la hausse des coûts ne suffit pas -du moins jusqu'à un certain stade- à faire baisser la demande ; et que le transfert des activités énergivores des pays du nord vers les pays émergents s'additionne à une augmentation du trafic mondial demarchandises pour accroître finalement la consommation d'énergie.
Pour d'autres « optimistes », les mécanismes de marché feront émerger des substituts au pétrole, et il y aura une transition tout en douceur.
Tant on veut croire qu' il est impossible, inconcevable, que nos responsables, économistes et ingénieurs, n'y aient pas songé à temps...

Mais le gaz naturel est lui aussi menacé par l'épuisement des réserves (pic de Hubbert vers 2020) ; l'adaptation de véhicules automobiles hybrides, mi-thermique, mi-électrique, aurait un effet trop limité et trop tardif ; le nucléaire ne saurait remplacer le pétrole dans les transports ; si les filières renouvelables peuvent fournir de l'électricité ou de la chaleur, ellesproduisent peu de fluides liquides qui seraient de vrais substituts au pétrole...

Avant la fin de la décennie, la demande de pétrole dépassera l'offre, si ce n'est déjà le cas aujourd'hui. Cette situation provoquera une forte hausse des cours.

Le choc géostratégique

D'un point de vue géostratégique, l'important est la sécurité d'approvisionnement. Aucun trouble-fête ne doit être en mesure d'arrêter les flux de l'or noir vers l'Occident. En 2003, la guerre d 'Irak devait permettre aux Américains de contrôler les vastes réserves pétrolières du pays. De même, la forte présence militaire américaine en Asie centrale et dans le Caucase est destinée à protéger l'accès aux réserves d'hydrocarbures de la mer Caspienne et l'acheminement du pétrole et du gaz vers l'Occident.

Le problème du Moyen-Orient, ce n'est pas « les Arabes » ou « l'islam », c'est notre longue addiction au pétrole, c'est la complaisance américaine et européenne envers des régimes répressifs, c'est la démesure productiviste.

Aujourd'hui, le pétrole, c'est la guerre.

Conséquence sur les transports : moins vite, moins loin, moins   souvent, et plus cher.

Les compagnies aériennes sont contraintes d'augmenter leurs tarifs. Il est impossible de remplacer rapidement le kérosène par un autre carburant. Dans les années 20, quand les passagers de la classe économique renonceront, les compagnies aériennes s'écrouleront (après avoir tenté de se faire subventionner par les gouvernements).

En France, la part du pétrole est passée de 67 % en 1973 à 35 % en 2003 ? Certes, mais la moindre rupture d'approvisionnement en pétrole mettrait à bas l'économie en quelques jours : le transport routier absorbe près de 80 % des produits pétroliers, suivi par les transports aériens pour environ 15 %.
Or, notre alimentation en dépend. Notre modèle alimentaire est régi par l'équation suivante :

des producteurs mal payés + une énergie peu chère + un bas coût de transport + une transformation par des prolétaires étrangers + des impacts environnementaux et sanitaires non comptabilisés
= une alimentation « moderne » bon marché pour des consommateurs occidentaux pressés.

Plus de 80 % de la valeur du marché alimentaire est issue des grandes chaînes mondiales contrôlées par les distributeurs, tandis qu'environ 15 % provient de marchés locaux ou de petits commerces indépendants spécialisés, et un petit pourcentage de l'agriculture fermière.

La tête de laitue de Californie arrive sur les marchés de Washington après 5000 km de route et, pour ce seul transport, consomme 36 fois plus d'énergie (pétrole) qu'elle contient.

De façon générale, nous retrouvons le pétrole dans tous les biens que nous consommons et tous les services dont nous profitons. Pour chacun de ces biens et services, il est possible de calculer ce que son existence coûte en énergie : c'est l'analyse du cycle de vie (dite ACV ou « écobilan »). Par exemple, pour fabriquer un pneu de voiture, il faut 6 kg de pétrole ; pour une bouteille plastique d'un litre et demi, 30 g pour la fabriquer, 100 g pour l'acheminer vers son utilisateur...

La fin du pétrole bon marché sera aussi la fin des transports bon marché, le début de l'inévitable décroissance de la mobilité des humains et des choses.

Mais tout élu, tout candidat qui proposerait des mesures visant à réduire la mobilité y gagnerait une impopularité propre à le faire battre dès la prochaine échéance électorale. Ce ne sera donc qu'avec l'arrivée des pénuries réelles que les consommateurs réduiront de force leur demande de pétrole, tout en accusant à juste titre leur gouvernement de n'avoir rien prévu.

Conséquences sur l'alimentation : plus locale, plus saisonnière, plus végétarienne et plus chère.

La critique que nous formulons à l'égard de l'agriculture industrielle porte à la fois sur son inefficacité énergétique (typiquement, la chaîne agroalimentaire industrielle contemporaine dépense 10kcal pour fournir 1 kcal) et sur sa course à la productivité, dont les conséquences sont insoutenables en matière de dégradation de l'environnement, d'épuisement des ressources non renouvelables, de conditions de travail des agriculteurs et d'impact sur la santé humaine.

D'une étude menée sur près de 140 fermes en France, Jean-Luc Bochu (groupe planète) a tiré la conclusion que les exploitations axées sur les productions végétales sont trois fois plus efficaces d'un point de vue énergétique que celles spécialisées dans l'élevage pour la viande.

http://www.confederationpaysanne.fr/cs/153dsosyst.htm

Une alimentation plus économe en énergie serait plus locale, plus saisonnière et plus végétarienne. La mise en conserve d'1 kg de fruits nécessite 575 kcal pour sa préparation et 2 215 kcal pour son emballage, soit un total de 2790 kcal, alors qu'1 kg de fruits a un contenu énergétique d'environ 580 kcal. Ce même kg de fruits surgelé consomme 1 817 kcal de préparation, 1 231 kcal d'emballage plastique, plus 264 kcal par mois de conservation au congélateur.

Parmi les intrants indispensables à l'agriculture, le phosphore (essentiel à la fabrication des acides nucléiques ARN et ADN) est le plus problématique en raison de sa rareté relative dans le sol. Il faut donc l'importer. Si le coût du transport augmente fortement, ce qui est inéluctable, la seule solution sera de récupérer l'urine (qui contient la majeure partie du phosphore et de l'azote excrété).
L'autosuffisance agricole et alimentaire peut être établie dans un cycle local ferme-hameau ou quartier, lorsque la nourriture animale est locale et que les fumiers et excréments sont recyclés sur la ferme.

Cela conduit à encourager la ruralisation des habitats et des activités. Cela va à l'encontre de la tendance actuelle de la politique agricole commune (PAC), et plus largement de la spécialisation agricole des régions et de l'urbanisation des implantations humaines.

Une nouvelle vision de l'économie

Un baril de pétrole contient l'équivalent énergétique de 10 000 heures de travail humain. Si l'on emploie des êtres humains pour effectuer le même travail mécanique qu'un baril de pétrole, il en coûtera 1000 fois plus (au tarif d'aujourd'hui) que par le système pétrole + engin !

Pour diminuer leurs coûts de production, les pays «développés» n'ont cessé de substituer de l'énergie puissante et bon marché -du pétrole- à du travail humain, plus cher et moins productif. En 1995, l'appareil industriel qui fournissait biens et services aux citoyens consommait environ 133 kWh par personne et par jour en Allemagne, 270 kWh aux Etats-Unis. L'énergie quotidienne absorbée par un travailleur étant estimée à environ 3 kWh, chaque habitant de l'Allemagne disposait quotidiennement de 44 « esclaves énergétiques » pour son confort, tandis que l'Américain en avait 90.

Lors des chocs pétroliers de 1973 et de 1979, l'économie indienne, alors peu dépendante du pétrole, a été peu affectée, tandis que les économies européennes l'ont été davantage. Cela peut inciter à prédire que le pic de Hubbert aura des répercussions plus importantes dans les pays étendus et industrialisés que dans les pays plus petits et moins dépendants du pétrole.

Réduire l'inévitable choc

Il n'existe qu'une demi-solution :la sobriété immédiate pour réduire quelque peu les effets dévastateurs du pic en repoussant son arrivée.

Imaginons que les pays riches ne choisissent pas la sobriété. L'agriculture et l'alimentation productivistes ne survivraient pas à la fin du pétrole bon marché. Les groupes humains urbains ne se maintiendraient qu'en ayant des relations directes avec des zones agricoles proches. De grandes difficultés alimentaires atteindraient les grandes conurbations urbaines sans arrière-pays de polycultures durables.
Tout ce qui ressemble à une organisation basée sur le transport bon marché à longue distance aurait du mal à subsister, hormis les armées pendant quelque temps.

L'organisation du monde actuel est telle, avec ses innombrables réseaux de sustentation de la vie, si entrelacés, si mutuellement dépendants, si globalisés, même à l'échelon le plus local, que toute solution simple type retour massif à la terre apparaît irréalisable dans l'immédiat.

Quelques propositions : que faire à l'échelon individuel et local ?

Modifier nos comportements quotidiens par des gestes concrets
(voir: http://www.defipourlaterre.org/ )

Constituer des AMAP (associations pour le maintien d'une agriculture paysanne); jardins , potagers partagés, cuisinière à bois, isolation poussée de l'habitat.

Aucune nostalgie dans tout cela : nous n'avons pas d'autre choix. Le petit milliard d'habitants des pays de l'OCDE doit diviser par dix sa consommation d'énergies fossiles, tandis que 4 ou 5 autres milliards les augmenteront.

Et à l'échelon régional ?

Viser l'autosuffisance locale et régionale.
Décentralisation géographique des pouvoirs. Relocalisation économique et protectionnisme
Planification concertée et rationnement (pour protéger les plus démunis).

Cuba donne un exemple vécu, lorsque l'effondrement de l'empire soviétique, en 1990, l'a brutalement privé de ses importations de pétrole. L'agriculture biologique est devenue la norme, les boeufs ayant remplacé les tracteurs. La population urbaine s'est mise à l'agriculture. L'essentiel de la mobilité s'effectue à pied, à vélo ou par les transports publics. Les Cubains ont beaucoup souffert depuis quinze ans. Mais la population a réussi à organiser sa vie dans une certaine autosuffisance, forcée par le manque de pétrole et l'embargo américain. Les médecins maintiennent un niveau sanitaire élevé, la mortalité infantile est inférieure à celle des Etats-Unis.

Et à l'échelon national ?

L'effort national devrait être comparable à la mobilisation américaine pendant la seconde guerre mondiale : contrôle des prix et des revenus, rationnement de certains produits (pour éviter les émeutes populaires face aux pénuries).

Et à l'échelon européen et mondial ?

La politique agricole commune absorbe 45 % du budget de l'Union européenne pour soutenir un productivisme condamné par la hausse du prix des hydrocarbures. Il faut la transformer en suivant six orientations :

Nous sommes dans le compte à rebours. Il est déjà trop tard pour espérer transmettre à nos enfants un monde en meilleure santé que celui que nous connaissons aujourd'hui. Plus nous attendrons, plus leurs souffrances seront grandes et dévastatrices. Mais nous pouvons les réduire.